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    [Débat] A propos des acquittés du procès pour viol en réunion de Fontenay sous Bois

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    Giromu
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    Date d'inscription : 10/07/2011

    [Débat] A propos des acquittés du procès pour viol en réunion de Fontenay sous Bois

    Message par Giromu le Jeu 18 Oct - 16:12

    Je suis tombé sur deux articles passionnants à propos du procès qui a eu lieu, treize ans après une affaire d viol collectif à Fontenany sous bois et a abouti à des acquittements en série.
    Le premier traite directement de l'affaire et est de Maître Eolas, bien connu par ici.

    Le deuxième est la reprise des faits, de manière assez littéraire, aux origines d'une affaire de fausse accusation pour viol sur un prof innocent, la jeune fille ayant été violée par un proche. Il semble que c'est un roman, mais à voir sur le long terme, la situation étant crédible. Attention, c'est très long et vous pourrez lire la suite sur le blog en fin de citation. Il y'a 5 chapitres.

    Ces textes sont durs mais vraiment passionnants sur des affaires complexes. Qu'en pensez vous?


    Incompréhension


    Le verdict rendu hier par la cour d’assises
    de Créteil dans une affaire de viols en réunion (merci de ne pas
    employer le terme de “tournante” que je trouve abject, on n’est pas
    obligé de parler comme les criminels) sur deux jeunes femmes (âgées de
    15 et 16 ans à l’époque des faits) suscite l’incompréhension et la
    colère, qui sont deux vieilles amies qui aiment à cheminer de conserve.
    De nombreuses questions me sont posées sur ce verdict, auxquelles je
    vais avoir bien du mal à répondre, mais un point me paraît nécessaire.



    Rappelons brièvement les faits : en 2005, deux jeunes femmes ont
    porté plainte pour des faits de viol en réunion dont elles auraient été
    victimes plusieurs années auparavant. Il ne s’agissait pas de viols
    accidentels, mais, selon leurs dires, d’un véritable esclavage sexuel,
    d’une réduction au statut d’objet sexuel à disposition de tout le monde. Cet article de Libération, cité par Aliocha dans son article
    faisant une analyse du côté médiatique de la réaction, les rappelle
    fort bien. Ceci posé, je n’ai accès à aucun élément d’information sur ce
    dossier, je ne puis que m’interroger à voix haute et supputer.



    Ces faits ont de quoi scandaliser. De par leur énormité, cette
    affaire est rapidement, et bien malgré les parties prenantes, devenue un
    cas emblématique de la cause des femmes. Et devenir un symbole
    médiatique est malheureusement la pire chose qui puisse arriver à une
    affaire pénale, car la sérénité en disparaît aussitôt. Le procès est lui
    aussi hors norme : 14 accusés (18 personnes mises en causes ont été
    identifiées, mais une est décédée, une autre est en fuite, et deux étant
    âgés de moins de 16 ans au moment des faits relèvent du tribunal pour
    enfant statuant en matière criminelle, et ce même s’ils ont presque 30
    ans aujourd’hui), 3 semaines de débat, c’est rare. Un procès d’assises
    ordinaire dure 2 à 3 jours, une session d’assises 15. C’est à dire qu’un
    procès a duré à lui seul une session et demie (même si on est loin du
    record du procès Papon, qui a duré 6 mois). S’agissant de faits
    concernant des accusés mineurs au moment des faits, les débats se
    tiennent à huis clos, c’est à dire hors la présence du public, sauf au
    moment du délibéré. La loi permet de lever ce huis clos si toutes les
    parties mineures au moment des faits y consentent, mais dans cette
    affaire, c’est peu probable. Dans une affaire pareille, le huis clos
    donne un avantage certain à la défense, puisque les parties civiles sont
    seules avec leur avocat, face à 14 accusés qui se soutiennent ; les
    avocats de la défense ne voudront jamais y renoncer et ils ont raison.



    Et le verdict est tombé : des 14 accusés, 10 sont acquittés, et les 4
    condamnés ont reçu cinq ans dont quatre avec sursis pour deux d’entre
    eux, un troisième a été condamné à cinq ans dont quatre ans et demi avec
    sursis et le dernier à trois ans avec sursis. Un seul accusé est parti
    en détention, mais c’est parce qu’il est détenu pour une autre affaire
    criminelle où il est mis en cause.



    Depuis, on a appris que le parquet allait faire appel des peines
    prononcées et de certains acquittement, pas tous, mais j’ignore
    lesquels. Seuls les accusés à l’encontre desquels le parquet a fait
    appel pourront voir leur peine aggravée. Les parties civiles peuvent
    faire appel elles aussi, mais seulement sur l’action civile ; si elles
    font appel à l’encontre d’un accusé acquitté, la cour d’assises d’appel
    ne pourra pas le déclarer coupable : il sera condamné au civil à des
    dommages intérêts, mais n’aura pas de casier judiciaire ni d’inscription
    au Fichier Judiciaire Automatisé des Auteurs d’Agressions Sexuelles
    (FIJAIS). Avant de protester de cette situation, demandez-vous pourquoi
    le parquet ne fait pas appel de ces condamnations.



    Et pour ajouter encore aux ténèbres, les arrêts d’assises ne sont pas
    motivés, la cour n’a pas à expliquer pourquoi elle a statué comme elle
    l’a fait. De fait, le secret des délibérations interdit même à la cour
    d’expliquer pourquoi elle a statué ainsi. Résultat : ni les avocats de
    la défense ni les avocats des parties civiles ni le parquet ne
    comprennent.



    En somme, nous voilà bien seuls avec nos questions.



    Pour ma part, il y a un aspect que j’arrive assez bien à comprendre,
    celui des nombreux acquittements. La règle est simple, d’airain, et ne
    supporte pas d’exception même quand les faits nous scandalisent : si la
    preuve de la culpabilité n’est pas rapportée, on acquitte, et sans état
    d’âme. Il faut bien comprendre la démarche d’une cour d’assises. Face à
    un accusé qui nie et une plaignante qui accuse, la cour ne doit pas dire
    qui ment et qui dit la vérité. Elle doit dire si elle a une intime
    conviction que l’accusé est coupable. Ne pas avoir une intime conviction
    que l’accusé est coupable ne veut pas dire avoir une intime conviction
    que la plaignante ment. Cela peut vouloir dire, et c’est le plus souvent
    le cas, qu’on a l’intime conviction qu’on ne sait pas. Et qu’on ne
    condamne pas quelqu’un à 20 ans de réclusion quand on ne sait pas. Même
    si cela peut faire du chagrin à quelqu’un qui a vécu des choses
    horribles.



    Ce d’autant que dans les affaires de viol anciennes, la charge de la
    preuve est écrasante. Il faut rapporter la preuve d’un acte de
    pénétration sexuelle, qui 6 ans après, quand la plainte a été déposée,
    n’aura pas laissé de traces, et celui de l’absence de consentement, car
    cette absence ne peut pas être présumée, c’est un élément de
    l’infraction, donc à l’accusation de l’établir. Cette absence de
    consentement n’est pas si difficile que cela à prouver quand le viol a
    lieu hors du cadre du couple (marié ou non) ou du cercle amical. Une
    cour d’assises croira volontiers qu’une femme n’a pas voulu avoir un
    rapport sexuel avec cet homme qu’elle ne connaissait pas rencontré dans
    la rue alors qu’elle rentrait chez elle. Ou qu’elle n’a pas accepté de
    coucher avec cinq ou six hommes qu’elle ne connaissait pas à la suite
    dans une cave. Encore faut-il que le rapport soit établi. Et aussi
    longtemps après, il n’y a guère que l’admission par le mis en cause qui
    le permette, les témoins étant rares, même dans les viols en réunion
    puisque les personnes présentes sont coaccusées. Dire “oui, j’ai couché
    avec elle mais elle était d’accord” est souvent une mauvaise défense.
    Dire “je n’ai jamais couché avec elle” en est généralement une bien
    meilleure.



    Là où je comprends moins, même si je crois deviner ce qui s’est
    passé, c’est qu’en 5 ans d’instruction, les mécanismes qui existent pour
    éviter un tel taux d’acquittement n’aient pas rempli leur office. À la
    fin de l’instruction, le juge d’instruction doit décider s’il y a des
    “charges suffisantes” contre les mis en examen d’avoir commis les faits
    qui leur sont imputés. S’il n’y a pas de charges suffisantes, le juge
    dit n’y avoir lieu à poursuivre, ce qu’on appelle un “non lieu”. Ce qui
    ne veut pas dire que les faits n’ont pas eu lieu comme on l’entend
    souvent et comme les plaignants ont tendance à le croire. Si une
    personne est assassinée mais que son assassin n’est pas retrouvé, il y
    aura un non lieu, ce qui ne veut pas dire que l’assassinat n’a pas eu
    lieu, c’est absurde. Mais il n’y a personne à poursuivre, ou on n’a pas
    trouvé de preuves suffisantes. Ici, j’ai du mal à croire que les
    carences de l’accusation n’étaient pas apparentes pour certains accusés
    sur les 10. Je relève à l’appui de mon incrédulité que le parquet
    général ne semble pas vouloir faire appel de tous les acquittements, et
    d’ailleurs pour plusieurs cas l’avocat général à l’audience s’en était
    rapporté, c’est à dire avait admis ne pas avoir de billes pour soutenir
    la culpabilité. Et la chambre de l’instruction, car je doute qu’il n’y
    ait pas eu d’appel de l’ordonnance de mise en accusation, a confirmé ce
    choix initial. Qui est désastreux.



    J’ai à plusieurs reprises vu des dossiers d’instruction où un non
    lieu s’imposait à mon sens (et je ne dis pas cela parce que j’étais
    l’avocat de la défense) mais où le renvoi devant le tribunal était
    finalement ordonné, généralement parce qu’un mis en examen ayant reconnu
    les faits, il va y avoir un jugement, et le juge préfère renvoyer tout
    le monde, laissant au tribunal le soin de séparer mes clients de
    l’ivraie. Après tout, puisqu’il va y avoir une audience, on n’est pas à
    un prévenu près, et il y a toujours la crainte que celui qui ne sera pas
    renvoyé devant le tribunal, donc absent des débats, soit désigné par
    tous les prévenus comme étant le vrai coupable, selon le principe que
    les absents ont toujours tort. Et comme c’était prévisible, le tribunal a
    prononcé une relaxe, parfois sur réquisitions conforme du parquet, vu
    la carence de preuves. Ces relaxes laissent un goût amer, car le client a
    vécu des mois d’angoisse supplémentaires, et a exposé des frais pour sa
    défense dont il aurait pu se passer. J’ai actuellement au règlement
    deux dossiers d’instruction, un correctionnel et un criminel, où je
    redoute précisément ce genre de décision décidant de ne pas décider.



    Dans cette affaire, cette décision, peut-être motivée par la demande
    insistante en ce sens de la plaignante, auquel cas ce serait un cadeau
    empoisonné, cette décision disais-je a été désastreuse, car les
    plaignantes, parties civiles, se sont retrouvées seules face à 14
    accusés solidaires dans leur défense, consistant clairement à les
    attaquer, sans que les proches des plaignantes puissent être présentes
    pour les soutenir, huis clos oblige. Le récit d’une des parties civiles est éloquent en ce sens.
    Et la faiblesse de l’accusation sur certains rejaillit forcément sur
    les autres. Si A est accusé sans fondement au point que l’acquittement
    s’impose, c’est que les faits reprochés à B doivent être infondés, même
    si pour lui il y a quelques indices. Et imaginez ce que c’est que faire
    face à un mur de 14 accusés, nonobstant l’excellence des avocates
    qu’elles avaient choisi pour les assister. Le rapport de force aurait
    été différent face à moitié moins d’accusés. Et aurait évité un taux
    d’acquittement proche de celui d’Outreau. Cela n’aurait peut être pas
    changé l’issue du procès, mais cela aurait épargné 3 semaines terribles
    pour les plaignantes. On ne se méfie jamais assez des cadeaux qu’on veut
    faire aux victimes. Sans oublier le fait que devant l’autre tribunal,
    celui de l’opinion publique, des voix se feront entendre qui les
    accuseront d’avoir exagéré voire inventé pour celle dont tous les
    agresseurs supposés ont été acquittés.



    Reste un autre aspect difficile à comprendre, celui des peines
    prononcées. La cour a pour quatre des accusés l’intime conviction qu’ils
    ont commis les faits de viol en réunion dans les conditions rappelées
    plus haut. Et prononce des peines de prison avec sursis ou une partie
    ferme courte, soit couvrant de la détention provisoire, soit permettant
    un aménagement de la prison. Deux séries de raisons peuvent l’expliquer.



    D’une part, la minorité des auteurs des faits à l’époque de leur
    commission. Du fait de cette minorité, la peine encourue est réduite de
    moitié, soit 10 ans maximum, sauf si la cour décide de l’écarter par un
    vote spécial. Et il faut se souvenir que nonobstant la haine qui a saisi
    la société française à l’égard de ses enfants délinquants (qu’on
    rebaptise du terme technique de “mineurs” dans les discours officiels
    pour tâcher de faire oublier ce qu’ils sont) que des adolescents n’ont
    pas un cerveau d’adulte, qu’il n’est pas encore arrivé à maturité même
    quand ils mesurent deux mètres, et n’ont pas développé toutes les
    inhibitions qui apparaissent chez les adultes et qui bloquent les
    pulsions. La clémence imposée par la loi n’est pas une fantaisie de
    droitdelhommiste, je rappelle que l’ordonnance sur l’enfance délinquante
    a été signée par Charles de Gaulle, qui n’était pas un modèle de
    permissivité dans l’éducation de ses enfants. Et cette minorité est
    facile à oublier face à des accusés approchant la trentaine.



    Là se situe à mon sens une deuxième explication. Les adolescents de
    1999 sont devenus adultes, pères de famille, ont un travail, sont
    insérés et n’ont jamais plus été mis en cause dans des faits similaires
    (sinon la presse s’en serait immanquablement fait écho). Quel sens
    aurait une incarcération 13 ans après les faits ? Mettre la société à
    l’abri ? Mais on sait qu’ils ne sont plus dangereux, puisqu’ils n’ont
    pas recommencé. Punir les faits ? Certes, mais leur faire perdre leur
    travail, leur logement peut-être, priver des enfants de leur père,
    plonger toute une famille dans des ennuis financiers ? Sans pouvoir dire
    aux condamnés qu’ils n’avaient qu’à y penser avant : à 16 ans, ils
    devaient sérieusement penser que s’ils allaient violer cette fille, ils
    allaient perdre leur boulot et leur famille à 29 ans et voir disparaître
    toute appétence sexuelle ? Soulager les victimes ? Ah, la belle blague,
    qu’on leur raconte des années durant sur l’aspect thérapeutique de la
    condamnation, sur le fait que comme par magie, leur souffrance
    disparaitra ce jour là, et même parfois qu’il faut qu’elles attendent ce
    passage nécessaire pour commencer leur guérison. Combien de victimes
    entend-on dire qu’elles ont besoin que la justice “reconnaisse leur
    qualité de victime”. Comme si pour guérir on avait besoin que le médecin
    reconnaisse sa qualité de malade. Cela n’arrive pas. Après la
    condamnation, la souffrance reste la même, car la blessure est à
    l’intérieur, elle ne se transfère pas. La guérison de tels faits est
    impossible, c’est comme la mort d’un proche, le mal est définitif. On
    apprend à vivre avec, et à oublier la peine le temps d’un éclat de rire,
    sachant qu’elle reviendra le soir au moment du coucher. Et plus on
    retarde ce nécessaire apprentissage, plus il est difficile, et plus on
    souffre quand on réalise le temps perdu. Ce raisonnement revient à
    condamner les victimes à une souffrance éternelle quand l’auteur des
    faits n’est pas retrouvé ou meurt en cours d’instruction, réservant
    l’espoir de guérison aux seules victimes reçues comme partie civile et
    obtenant la condamnation de l’auteur des faits. Donc cela fait dépendre
    leur guérison d’éléments sur lesquelles elles n’ont aucune prise. C’est
    plus que scientifiquement critiquable : c’est dégueulasse.



    Donc quel sens aurait eu une peine de plusieurs années de prison
    ferme avec mandat de dépôt devant la cour, comme c’est la règle ? Pour
    le symbole ? Détruire des vies 13 ans après pour le symbole, c’est
    facile à souhaiter dans des communiqués enflammés, ce n’est pas aussi
    facile dans une salle de délibération quand on va les voir voler en
    éclat, ces vies. Fichue humanité de la justice.



    Difficile de finir sur une parole d’espoir. Je me souviens d’un autre
    procès de la cour d’assises des mineurs de Créteil ayant suscité des
    réactions indignées, celui de Youssouf Fofana, dont l’appel n’avait pas
    servi à grand’chose et n’avait satisfait personne. Le huis clos ne sera
    pas levé, on n’en saura donc pas plus en appel. Peut-être que d’ici là,
    les cours d’assises devront motiver leur verdict, réforme cent fois
    annoncée et mille fois repoussée, et dont cette affaire vient rappeler
    l’urgente nécessité.





    Edit : On me signale la réforme d’août 2011, à l’occasion de la loi
    qui a introduit l’expérimentation des jurés citoyens en correctionnelle
    tout en réduisant leur nombre aux assises, qui a introduit un début de motivation des arrêts d’assises.
    Je vous laisse lire l’article 365-1 du CPP pour voir ce qu’il en est de
    cette motivation, qui n’a pas encore été rendue publique, et dont je
    doute qu’elle nous apporte grand’chose. Vous verrez dans mon prochain
    bilelt ce qu’est une vraie motivation.



    Edit 2 : le serveur hébergeant mon blog a connu des problèmes
    techniques, en cours de résolution, qui a rendu mon blog difficilement
    accessible ce samedi. Désolé des désagréments. Le geek en chef sera
    privé de pizza pendant 2 semaines.
    http://www.maitre-eolas.fr/post/2012/10/12/Incompr%C3%A9hension


    Jean-Marc est prof de français, catégorie "dur mais juste", apprécié
    de ses élèves pour sa culture, son humour et sa façon de faire cours, un
    peu à l'ancienne, craint en même temps pour sa sévérité et le haut
    niveau qu'il exige de ses élèves de Seconde - à l'écrit, notamment, où
    il n'est pas rare que des copies comportent un "2", assorti d'un
    commentaire ironique de type "Il faut absolument que vous cessiez de (ne
    faire que) regarder la télé, ou alors impérativement sous-titrée,
    histoire de lire quelque chose quand même de temps en temps...".

    Mais les élèves l'aiment bien : il annote énormément les copies, de
    vraies corrections, après lecture desquelles on progresse; et il réussit
    à passionner en classe y compris sur des textes unanimement ressentis
    comme "trop chiants", parce qu'il reste, à quelques années de la
    retraite maintenant, manifestement passionné.

    Dalila a des problèmes, depuis toujours.

    Elle est mignonne, et s'en veut de l'être, trop de garçons essayent
    de lui parler, elle n'a jamais supporté ça. Et puis, elle voit bien que
    ses parents travaillent beaucoup et ne s'en sortent pas, et elle ne veut
    pas avoir la même vie, mais ses études sont moyennes, elle a un peu de
    mal, notamment a l'écrit, il faut dire qu'il y a du monde à la maison,
    et que ce n'est pas facile de vraiment travailler le soir après les
    cours.

    Et puis il y a "l'intégration" : elle n'en peut, littéralement, plus,
    de tous ces discours autour du racisme et du non-racisme, de la
    religion, de la couleur de peau, des étrangers qu'on reconduit et des
    étrangers qu'on valide : elle ne se sent absolument pas "spéciale", elle
    voudrait juste qu'on lui foute totalement la paix là -dessus, qu'on
    oublie juste que ses grands-parents sont venus d'ailleurs, qu'on ne lui
    en parle jamais ni en bien ni en mal - que plus jamais on ne la traite
    de "sale bougnoule", comme c'est arrivé l'année dernière à la sortie du
    bus ; mais que plus jamais non plus ses copines ne lui demandent si
    elle fait Ramadan, ou ce qu'elle pense du racisme "ordinaire", qu'est-ce
    qu'il y aurait à en penser, et pourquoi lui demander à elle ?
    Toujours elle..?

    Et puis il y a eu la "saloperie", l'année dernière.

    L'un de ses oncles lui a fait du mal, beaucoup de mal, il a abusé
    d'elle, une nuit où elle dormait là -bas, violemment, méchamment, il lui
    a pris tout ce qui faisait qu'elle était encore une petite fille, il
    l'a giflée quant elle pleurait, et il l'a laissée, si seule et si sale,
    en la menaçant de la frapper à mort si jamais elle disait un mot de
    cette nuit effroyable à qui que ce soit ...

    La femme de son oncle, le lendemain matin, a bien vu qu'elle n'était
    pas bien et que ses yeux étaient rouges, mais elle n'a rien demandé -
    Dalila est certaine qu'elle sait, mais qu'elle ne dira jamais rien.

    Et elle a essayé de parler à sa mère, malgré la peur, en tout petit,
    parce qu'elle en avait un besoin hurlant : sa mère ne l'a pas crue ;
    elle avait juste commencé à lui dire "qu'il avait fait une caresse" la
    nuit dans sa chambre, les larmes aux yeux, mais elle n'a pas pu en dire
    plus, sa mère l'a coupée, "Arrête de dire n'importe quoi Dalila, tu as
    rêvé, ça va plus la tête ?" ...

    Ça ne va plus, la tête.

    Elle ne peut plus penser à cette nuit-là , jamais, elle n'y arrive
    pas, lorsque le souvenir lui en vient, elle tremble et elle sait
    seulement qu'elle doit vomir, tout de suite, mais que les images et les
    odeurs de cette nuit-là , la "saloperie", resteront loin dans sa tête,
    à tout prix.

    Et elle n'en parlera plus jamais, à personne.

    _____________
    Ce matin là , en cours de français, le prof rend les copies, elle a
    "2", il a marqué "Je ne mets pas 0 parce que vous avez utilisé plus
    d'encre que la dernière fois". Elle a déjà eu des mauvaises notes en
    français, et elle savait bien que son devoir était mauvais, et
    en-dessous de sa phrase assassine, le prof a fait une longue observation
    qui lui donne "plus sérieusement" de vrais conseils, assez gentils,
    mais aujourd'hui elle est fatiguée, elle ne va pas très bien, alors elle
    prend ça comme une baffe, et elle pleure.

    Jean-Marc s'en aperçoit, et il s'en veut, une fois de plus : il se
    souvient très bien avoir été ironique sur la copie de Dalila, il est
    persuadé que c'est à coups d'aiguillon de ce type qu'on peut obtenir de
    réelles avancées, mais c'est parfois mal pris, et c'est manifestement
    le cas de la petite - il l'aime beaucoup, Dalila, elle s'exprime très
    bien et souvent intelligemment, de façon sensible; mais à l'écrit c'est
    une catastrophe, il voudrait vraiment l'aider...

    Il décide de ne rien remarquer, ne pas lui "foutre la honte" devant
    les autres, et fait son cours normalement. Mais à la sonnerie, il lui
    demande de rester deux minutes, pendant que les autres élèves (qui n'ont
    rien remarqué de spécial, Dalila est depuis longtemps assise au fond de
    la classe, seule) sortent.

    Il ferme la porte, et lui parle : il lui indique d'abord qu'il a bien
    vu que son humour n'était pas très intelligent, et qu'il s'en excuse.
    Il lui dit tout le bien qu'il pense d'elle, et que c'est justement pour
    ça qu'il est sévère, parce qu'il veut absolument qu'elle progresse à
    l'écrit, qu'il est persuadé qu'elle peut y arriver, que sur le fond ses
    idées sont bonnes, sa sensibilité évidente, et qu'elle peut devenir une
    vraie bonne élève - il lui propose même de l'aider "à part", comme il
    le fait souvent, quelques heures de temps en temps et des devoirs
    personnels...

    Dalila est d'autant plus émue qu'il essaye d'être gentil et de la
    consoler, elle pleure de plus belle, et lui se méprend et croit devoir
    la consoler un peu plus : il s'est assis sur sa table à elle, dont elle
    n'a pas bougé, et il tend le bras et lui tapote l'épaule et le haut du
    dos, "allons, allons, pas de quoi se mettre dans cet état, tu vas y
    arriver ..!".

    Dalila fait littéralement un bond en arrière au contact de la main de
    cet homme, un sursaut de toute sa personne, tellement violent que sa
    chaise bascule, et qu'elle tombe contre le mur du fond, en s'y heurtant
    le front. Elle est en larmes et émet une sorte de plainte sourde en
    continu : elle se relève d'un autre bond, arrache littéralement son sac
    de cours du sol, et s'enfuit en courant, en claquant la porte de la
    salle tellement fort que Jean-Marc à l'impression que le mur va tomber.

    Il a la bouche ouverte mais n'a pas eu le temps de dire quoi que ce
    soit, il est stupéfait, il comprend tout à coup que Dalila ne va pas
    bien, qu'il y a un problème autre que sa façon d'écrire, et il rassemble
    ses affaires de cours en se disant que dès lundi, il signalera la
    difficulté à l'administration, il faut que cette petite soit suivie et
    aidée, il faut qu'elle puisse parler à un psy - il se dit qu'il n'a
    manifestement pas les qualités d'écoute qu'il faudrait, avec un petit
    sourire contrit, il est bien désolé de cet incident...

    _____________
    Dalila est sortie du bahut en courant, elle y a bousculé plein de
    monde, et elle continue à courir dans la rue, elle veut être chez elle,
    dans sa chambre, et mettre sa tête dans son oreiller, elle veut que
    "ça" s'arrête.

    Elle est presque aux portes de son immeuble lorsqu'elle croise la
    voiture de patrouille, qui ne peut pas la rater puisque son conducteur a
    dû piler sec pour ne pas la heurter, alors qu'elle traversait sa
    dernière rue comme une folle.

    Les deux policiers, un homme et une femme, sortent de la voiture, et
    lui crient de s'arrêter, ce qui cette fois la stoppe net, sur le
    trottoir de chez elle. Elle se retourne vers eux, et leur offre le
    spectacle d'une jeune femme totalement affolée, son visage est plein de
    larmes, elle a une bosse légèrement saignante au front, elle est
    dépenaillée et elle tremble, hors d'elle, incapable de répondre quoi que
    ce soit à cet instant ; le flic a ouvert la bouche pour l'engueuler
    d'avoir traversé comme ça sans regarder, mais il la referme tout de
    suite en voyant son état, et c'est la policière qui lui parle, gentiment
    : "Et bien, qu'est ce qui se passe dis-moi, tu as l'air complètement...
    Tu as eu des ennuis ?".

    Dalila ne réfléchit pas, elle ne peut pas, et ça sort tout seul, entre deux énormes hoquets :

    "Il m'a violée".
    http://maitremo.fr/histoire-noire/

      La date/heure actuelle est Jeu 24 Aoû - 1:14